Tuesday, December 28, 2004

L'Afroback

Onomaturge
D’abord il s’agit de nommer. Nommer une chose que personne d’autre n’arrive à nommer comme on veut qu’elle soit nommée ; Devenir onomaturge, quelqu’un qui nomme car c’est là que se trouve la bataille. La bataille des noms. Quoi de plus insultant que de faire désigner par un nom que vous donnent les autres. Comme cette Afrique que les universitaires américains ne désignent qu’en termes de "colonial" et de "post-colonial".
Le point de vue existe et il ne saurait être universel à partir du moment où les êtres ne vivent pas les événements du même endroit, de la même position.

Comme quand on dit dans le dictionnaire Hachette que le Cameroun a été "découvert au 15ème siècle par Fernando Poo". Où étions-nous ? Je veux dire où étaient mes ancêtres vu que je suis originaire du Cameroun ? Comment on peut me découvrir alors que j’existe déjà. Découvrir suppose être caché par rapport à qui ?
Nommer consiste à créer un système de référence qui reste pour la plupart Européocentriste. L’Afroback vient de cette nécessité d’entrer dans la danse en nommant les choses que les autres n’ont pas encore nommées, que nous ne nommons toujours pas nous-mêmes et que les autres ne sauraient comment nommer.

Si nous acceptons des concepts que nous savons faux ou imprécis, c’est bien parce que nous ne disposons pas de mots pour nommer. C’est ainsi que nous avons accepté qu’on appelle notre musique « world » music. Au-delà de l’acceptation, il y a comme une émancipation pour certains dans cette appellation occidentale. Cette posture va bien au-delà de la musique et se retrouve dans tous les domaines et caractérise bien ce qu’on appelle l’aliénation. D’où les contradictions de ces musiciens Africains qui jouent « une musique traditionnelle sophistiquée » mais qui se revendiquent du jazz, soul, blues, etc… mais que les Européens classent dans la world music. Il est très difficile d’entendre quelqu’un qui balbutie. « Que faites-vous au juste comme musique ? C’est tout ce qu’on veut savoir. -On fait un mélange de… -On sait que vous faites des mélanges et que vous avez de influences. Si les mélanges sont bien faits, ils donnent une chose précise et non d’autres mélanges. C’est quoi cette chose ? Ou encore… -Quand vous mélangez, c’est pour aboutir à quoi au juste ? »

L’absence de mots montre que l’Africain dans sa relation avec l’occident n’a pas défini son modèle. Que cherche-t-il dans cette relation qu’il maintient malgré une histoire aliénante de l’esclavage et du colonialisme ? Les stratégies sont aussi diverses que contradictoires… mais surtout, elles ne sont jamais clairement énoncées.
S’agit-il d’utiliser les moyens du "Blanc" pour prendre une position de pouvoir et dominer la musique du "Blanc" ? Donc reconnaître que la musique Africaine est dans une position inférieure. Fut-elle matérielle, technique ou autre…
S’agit-il de faire la musique du "Blanc" mieux que lui ?
S’agit-il encore de dire que la musique Africaine est supérieure ?
S’agit-il de faire survivre une culture Africaine menacée de disparition ?
Ou s’agit-il de dire que le musicien Africain est un virtuose éclectique capable de jouer toutes les musiques du monde ?
Selon qu’on prend telle ou tel artiste Africain, selon qu’on voyage dans les époques, on retrouve l’une ou l’autre de ces stratégies.
Même si nous avons à redire sur l’approche des universitaires sur l’Afrique, il ne fait aucun doute que la démarche consiste comme eux à nommer afin d’y voir plus clair. Et que ce qui a l’air d’être une cacophonie balbutiante en termes de projet artistique devienne une manière de se projeter vers un avenir qui jusqu’ici ne s’invente pas d’autres mots que ceux de "colonial" et "post-colonial".

Et c’est l’un de ces mots qui à notre sens désigne une stratégie visionnaire pour l’Afrique qu’il s’agit d’explorer sans jugement ici : l’Afroback.

L’Afroback
La question que nous nous sommes posée est la suivante. Comment se fait-il qu’il existe une pléthore de jeunes musiciens Camerounais qui ont très peu connu le village et ses traditions et qui parfois même sont des personnes très éduquées, très instruites et très occidentalisées mais qui font une musique originaire de leur village qu’ils connaissent mal ?
On peut citer en désordre ceux qui vivent en occident comme Gino Sitson, Kristo Numpuby, Richard Bona, Coco Mbassi, Joëlle Esso, Toups Bebey, Sally Nyolo, Brice Wassy, Jay Lou… Ils font tous de la musique du coin dont ils sont originaires au Cameroun (Douala, Bamiléké, Béti…) alors que leur connaissance de la société traditionnelle reste sommaire et se résume parfois à une langue qu’on connaît à peine et qu’on ne pratique presque plus.
On peut classer dans l’Afroback une génération d’artistes musiciens nés ceux-là en France qui opèrent le même retour par d’autres biais parfois par le nom uniquement : Les Nubians, Bams, Bisso Na Bisso. Si comme chez les autres on affirme son identité, on recherche plutôt la modernité ailleurs, pas toujours dans l’érudition, la virtuosité mais plutôt dans l‘appartenance à la grande famille de la musique populaire mondiale.
Il est évident que ces jeunes musiciens Camerounais n’ont rien en commun avec les Youssou Ndour, Koffi Olomidé, K-Tino et autres Tshala Muana qui ne seraient pas « assez sophistiqués » à leurs yeux malgré les phénomènes Pop qu’ils représentent en Afrique. Le regard que l'Afroback génération porte sur les autres musiciens Africains serait similaire à celui que la nouvelle vague française porte au cinéma Hollywoodien dans les années 60-70. C’est peut-être pourquoi l’Afroback ne pouvait naître qu’en France.
La Afroback génération a les yeux tournés vers l’Amérique beaucoup plus qu’en Afrique même si leurs véritables ancêtres restent Manu Dibango et Francis Bebey.

Chez cette génération Afroback, le retour aux sources est une esthétique et par conséquent il se dégage une certaine approche visionnaire de l’Afrique qu’on retrouve dans d’autres domaines tels que la politique, les autres arts, l’économie, la religion etc.

La question que nous nous sommes posée est la suivante, si l’Afroback génération est si sophistiquée pourquoi n’invente-t-elle pas par exemple une nouvelle musique pour le monde entier qui ne s’inspire pas de la musique traditionnelle ? Est-ce un leurre ? Une stratégie ? Ou alors est-elle prisonnière de la nostalgie d’un paradis perdu ?

Allons un peu voir ailleurs comment cet Afroback se manifeste.
En politique par exemple, au Cameroun, les élites doivent retourner battre campagne au niveau de leur village qu’ils ont parfois quitté depuis des décennies pour espérer décrocher une position d’élu dans le parti national au pouvoir ou tout simplement un poste administratif. Chacun doit démontrer au président de la République qu’il a défendu ses intérêts dans son fief et qu’on est par conséquent l’interlocuteur obligé dans ce coin du pays. Ce qui mettrait ces Afrobacks politiques en première ligne pour des retombées que sont les postes à pourvoir.
Ce « back » n’est pas nostalgique comme en musique mais plutôt stratégique, organisé par le régime du président en place. Et c’est peut-être l’idéologie de ce régime qui serait d'ailleurs la même que celle de l’Afroback quelque part. Et certains peuvent dénoncer une approche qui fragilise la création d’un Etat détribalisé surtout quand on sait que pour les nouvelles générations d’élites, le retour au village n’est plus qu’un folklore qui ne présente aucun intérêt ni pour les cultures traditionnelles ni pour un véritable mouvement de renaissance.
D’autres exemples qui peuvent être assimilés à des phénomènes Afroback politiques aussi différents les uns comme les autres ont pu être identifiés tels « l’authenticité » de Mobutu au Zaïre, « le Burkina Faso » de Thomas Sankara, « l’unité africaine » de Nkrumah, « l’Egypte Noire de Cheick Anta Diop…

Sur le plan religieux, le père Engelbert Mveng et son colloque sur « Moïse l’Africain » est un phénomène Afroback religieux différent des mouvements comme le Kimbanguisme au Congo ou le Mouridisme au Sénégal car il s’appuie principalement sur l’éducation occidentale que ce dernier a reçue et qui reste une valeur pour lui pour mieux mettre la civilisation africaine au même niveau sinon au-dessus de la civilisation occidentale.

L’Afroback économique ne saurait avoir un rapport quelconque avec l’économie coloniale. Elle investit tous les domaines réservés à l’occident et qui participent d’une émancipation du peuple africain sur le plan économique, technologique, financier et culturel. Pour l'Afroback génération l’économie est l’aboutissement même de toute leur démarche. L’argent est aussi une valeur quand on vend dans le monde entier des produits de l’Afroback dans les secteurs de pointe tels que les nouvelles technologies, la finance, les médias…

L’Afroback dans le sport est principalement ce phénomène des footballeurs Africains évoluant dans de très grands clubs européens qui rentrent jouer dans l’équipe nationale de leur pays malgré les problèmes et les moyens limités.

L’Afroback en littérature c’est aussi les origines africaines de Pouchkine le père de la littérature Russe moderne qu’ont récupéré des écrivains Camerounais tels que Blaise Ndjehoya.

L’Afroback dans les musées c’est aussi l’art africain contemporain présenté par le curator Simon Njami, "Camerounais né en Suisse" comme il aime se présenter, qui envahit des lieux de la critique de l’art africain jusqu’ici réservés aux "Blancs".

L’Afroback apparaît dans le cinéma à travers cette génération de métis africains occidentalisés qui fait un retour aux sources très souvent en quête d’identité ; Mama Keita, Serge Coelo, Abderramane Cissako, Gaïté Fofana, Zeka Laplaine, Alain Gomis… Une génération qui apparaît après celle du cinéma calebasse des « villageois qui s’emparent des caméras » et des engagés de la première heure des indépendances.

Beaucoup d’Africains de la diaspora aimeraient rejoindre ce phénomène d’Afroback dans leur secteur et opérer un retour qui leur permette non seulement de mettre leur expérience et savoir-faire au service de l’Afrique mais aussi de subvertir le regard occidental sur eux en changeant d’abord le regard qu’ils portent sur l’Afrique.

L’Afroback est aussi la schizophrénie dans laquelle une génération décide de s’installer avec la conviction que la force et la vérité sont en Afrique. Peu importe ce qu’on en pense, cette schizophrénie avait besoin d’être nommée afin qu’elle ne soit plus une tare mais plutôt une vision dans laquelle s’incarne une force qui porte déjà l’Afrique de demain.
Ces Afrobacks, grand paradoxe de leur nom, ne rentreront en fait jamais vivre au pays. Aucun d’entre eux n’a en réalité l’intention de rentrer, et c’est cela même qui nourrit leur inspiration. (Les Koffi, Youssou vivent dans leur pays). Ils veulent croire que leur destin se joue là-bas, mais n’y retournent que sporadiquement à la faveur d’un concert ou d’un événement familial.

L’Espace de l’Afroback
Le village
La génération de l’afroback est la première génération née en ville. Elle entretient avec le village une nostalgie qu’évoque si bien Manu Dibango dans « soir au village ». Elle a aussi des cousins qui eux sont nés au village et qui très souvent par l’exode rural se retrouvent en ville.

La ville (Douala, Yaoundé)
Lieu du mélange. Parce qu’on est cousin avec ceux du village il n’y a que des barrières physiques, ces clôtures avec gardiens et chiens dans les quartiers chics pour garder à l’écart les cousins du village qui vont évoluer dans les «sous-quartiers».

L’Europe
Principalement la France et la Grande-Bretagne, mais aussi l’Allemagne, la Belgique, la Suisse.

L’Amérique
Les grandes métropoles telles Los Angeles, New York, Washington, mais aussi Dallas, Houston... le Canada

Les Langues de l’Afroback
Douala, Pongo, Bamiléké, Eton, Boulou, Bassa

Le Français

L’Anglais

Le Temps de l’Afroback
Le passé

Le présent

L’avenir

En conclusion, l'Afroback doit devenir comme le Hip Hop, un véhicule. Un nom qui facilite la diffusion de nos oeuvres.
A quand à la FNAC un rayon de musique Afroback?


Jean-Pierre Bekolo et Joëlle Esso.

2 Comments:

Blogger Jean-Pierre Bekolo said...

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3/03/2005  
Anonymous Anonymous said...

Le Quotidien Mutations

JEUDI, 03 MARS , 2005 - 05:27
Culture_Sup : Identité : L’école du jazz camerounais
Entre repli et syncrétisme musical.
Roger A. Taakam

Identité
L’école du jazz camerounais
Entre repli et syncrétisme musical.

Sur la place discographique parisienne en ce moment, un artiste camerounais fait parler de lui. Roger Kom est un de ces saxophonistes rares dont le phrasé rappelle étrangement celui de Manu Dibango. Des compositions d’un métissage haut en couleur qui vous embarquent dans l’aventure d’un jazz enivrant, nourri aux influences du terroir, notamment le makossa et le mangabeu, viviers à partir desquels Manu Dibango, lui-même, a souvent puisé l’essentiel de son inspiration. Le deuxième album de Roger Kom, " Je vais à Yaoundé", a quelque chose de semblable à ce qui se fait souvent hors des frontières du jazz classique. Iconoclaste. Virevoltant. Et forcément hybride. Il emprunte, lui aussi, les voies généreuses de quelques illustres prédécesseurs, celles du jazz fusion, style notoirement éclectique qui a consacré de nombreux artistes camerounais…

C’est vrai que pendant longtemps, le jazz camerounais a été porté à bout de saxo par le souffle unique d’un Manu Dibango conquérant, dont la volubilité a éclipsé bien des talents. Ils sont pourtant nombreux, les musiciens camerounais de l’avant garde a avoir forgé si ce n’est un style propre, du moins une respectable filière du jazz camerounais dont les ancêtres pourraient bien être Francis Kingue (saxo), Françis Bebey (guitare) et bien entendu Manu Dibango. La deuxième vague a suivi, avec ses icônes inusables comme Adala Gildo (piano), Ted Mekoulou (saxo), Jean Pierre Ghonda (trompette)… Sans jamais atteindre la notoriété des premiers, ils n’en étaient pas moins talentueux. Leur témérité légendaire a presque défoncé les portes prodigieuses de la célébrité aux tenants de la troisième génération qui, depuis la dernière décennie, entonne avec brio la partition camerounaise de l’afro pop sur les scènes internationales.

Richard Bona (basse), Gino Sitson (chant), Jay Lou Ava (guitare), Etienne Mbappe (basse), Justin Bowen (piano), Vincent Nguini (guitare), André Manga (basse), Brice Wassy (batterie), Jean Jacques Elangue (saxo)… d’abord instrumentistes, puis auteurs compositeurs, ont contribué, chacun à sa manière, à donner une âme jazzy aux musiques du terroir jusqu’à les situer dans les plus hautes sphères de la planète jazz. A côté des ces vedettes, des instrumentistes locaux dont on découvre la verve au fil des festivals font entendre leur voix, souvent dans le fracas de l’amateurisme primaire mais, surtout, grâce à ce sursaut d’orgueil qui a révélé bien des talents.

Aujourd’hui on s’acorde sur le talent de Kayou, le saxophoniste au souffle prometteur, la témérité de Vibrations, la force de frappe de Steve Ndzana (batterie), Bissima M’band, Ahmed... Le doigté de Baba Moussa (piano), Terence Ngassa (saxo), J.P. Lietcheu, Azyck, Médium Jazz, Denis Moussinga… Les voix inaltérables de Leeza Roof, Nicole Obele Quartet… Et la liste est loin d’être exhaustive. Ce qu’il y a de typique chez ces artistes, c’est incontestablement le poids des rythmes locaux, qui servent à chaque fois de substrat culturel à l’émancipation vers d’autres sonorités, d’autres sensations, d’autres horizons. Des destinations plurielles du jazz qu’on retrouve dans le style fusion de Ultramarine, l’afro pop jazz de Manu Dibango, le blues de Richard Bona, le groove d’Etienne Mbappe, le progressive afro jazz de Jay Lou, le " Bikut'swing " d’Adala Gildo ou encore l’électro-jazz de Toup’s Bebey (saxo).

Eclectisme
Une musique d’une grande diversité instrumentale et rythmique qui en fait toute une école. Etienne Mbappe présente souvent son style (bien qu’il n’aime pas beaucoup l’_expression) comme le résultat de son cheminement personnel à travers diverses expériences, divers contacts et divers rythmes musicaux : " Personnellement, je ne me réclame d’aucun courant, tant mieux si certains peuvent se réclamer d’Etienne Mbappe ", explique-t-il. Solidement enracinée dans le florilège des rythmiques camerounaises tels l’assiko, l’ambassi bay, le makossa, sa musique exprime le blues de la vie, sa vie au cœur des douleurs qui ont marqué son époque. "Il y avait tellement de musiques dans ma tête pour faire un album solo. Je voulais un disque qui traduise ma personnalité et qui soit représentatif de mes racines et de mon expérience métissée. Je l'offre comme un tableau multicolore avec des influences qui vont de l'Afrique à Jean S. Bach en passant par les Espagnols, les Canaque, le Jazz ou le Rock…", confie-t-il dans un entretien à Africultures.

Gino Sitson, lui non plus ne peut être renfermé dans une catégorie particulière. C'est un jazz qui revisite le Cameroun à travers ses rythmes, ses mélodies, ses joies, ses danses, ses cris, ses pleurs... Adala Gildo, c’est " l'art du condensé ". Avec son " Bikut'swing ", il s’approprie le jazz auquel il injecte un souffle local, le swing de ces notes perpétuelles qui découlent de son plus fidèle compagnon, le piano. Kayou Jazz and Roots project, quant à lui explore les rythmes de la forêt équatoriale avec ses tambours ravageurs, ses cris et ses sonorités brumeuses. Tous ces compositeurs ont beau être camerounais dans l’âme il ne sont pas moins des héritiers de Louis Armstrong et autre Duke Ellington, surtout lorsqu’ils s’agit de prêter leur voix et leurs cordes à ce langage universel qu’est le jazz. Ils rappellent par leur spontanéité, leur liberté, leur audace, leur sens de l’improvisation, de la communion et du partage, que le jazz est avant tout le produit des musiques ethniques africaines…

http://www.quotidienmutations.net/

3/03/2005  

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