Saturday, December 18, 2010

Si nous ne sommes pas entendus, nous proposerons un artiste comme candidat

Jean-Pierre Bekolo :«Si nous ne sommes pas entendus, nous proposerons un artiste comme candidat »


Écrit par Propos recueillis par Pélagie Ng’onana pour La Nouvelle Expression
Jeudi, 16 Décembre 2010 10:05

Suffisamment alerte et attentif à tout ce qui se passe autour de lui, le cinéaste camerounais est convaincu qu’avec une sacrée dose de bonne volonté, son pays peut choisir une destinée meilleure.

Vous venez de mettre sur pied une association dénommée talent coalition, de quoi est-il question?

J’ai eu envie de faire une proposition de solution aux problèmes qui se posent à nous dans notre pays en créant une organisation qui nous aide à nous appuyer sur le talent et le génie humain pour résoudre nos problèmes. Parce que notre monde est le produit du génie et de la créativité humaine; je suis convaincu que c’est l’Homme qui est capable d’apporter à notre pays, à notre continent les réponses dont il a besoin au quotidien. Si j’ai eu envie de créer une organisation c’est parce que j’ai constaté que l‘Homme n’est pas une priorité dans notre société; et son génie, son talent et sa créativité encore moins. Notre société est dangereusement entrain de devenir hyper-matérialiste oubliant que même l’argent après lequel elle court et avant tout une invention humaine. Il s’agit au sein de la Talent Coalition d’œuvrer pour remettre le talent, la créativité et la culture humaine au centre du développement de notre pays et des pays africains en général.

Au nom de cette association, vous proposez un manifeste qui résume un certain nombre de propositions, pouvez-vous nous en dire plus?

Nous avons produit un texte sous forme d’un petit livre permettant à tous de se retrouver dans notre approche. Parce que notre objectif est avant tout d’améliorer notre société, il est important de formuler à l’attention de ceux qui ont ou auront la charge de gérer nos pays des propositions d’actions claires et précises issues de longues réflexions. Vous savez que la plupart des idées appliquées dans nos pays ne sont pas le fruit de nos réflexions. Pourtant Dieu seul sait que nous avons des idées.

A qui s’adresse précisément ce manifeste?

A tous ceux qui connaissent des personnes qui ont un talent mais ne peuvent l’exercer dans notre pays et sont obligés soit de le réprimer soit de s’exiler pour aller l’exprimer sous d’autres cieux comme c’est la mode actuellement. Et ce n’est pas normal. Il faudrait que les camerounais talentueux et créatifs puissent trouver leur place dans notre société et vivre de leur créativité et de leur talent, pour cela, il faudrait commencer par le dire “par écrit” pour que ensemble on puisse en discuter afin de trouver la manière d’y remédier.

L’élément le plus significatif de ce document se trouve être ‘Le Pacte Culturel’ que vous comptez soumettre aux différents candidats à la prochaine élection présidentielle…

Oui c’est notre façon d’apporter notre contribution à l’édifice national. Nous proposons aux candidats de s’engager à inscrire la culture dans leur projet politique de manière significative car il ne fait aucun doute aujourd’hui que la culture qui est le fruit du génie humain par excellence est abandonnée. Par exemple, la culture ne doit plus être le fait du seul Ministère de la culture; tous les ministères, toutes les entreprises et toutes les organisations doivent en faire une priorité. Vous savez le projet colonial était avant tout un projet culturel au sens où le colonisateur avait décidé de nous faire changer de culture, nous changer de langue, de d’économie, de justice, d’éducation etc. Tout véritable projet de développement africain passe par la culture. Notre rêve est de voir notre pays devenir la première République Culturelle au monde comme il y a des Républiques Islamiques.

Comment comptez-vous faire parvenir le manifeste aux différents candidats ?

Ils ont des adresses pour recevoir des courriers non?

En 2004 à l’occasion de la dernière élection présidentielle, un groupe de femmes ‘les crieuses’ a procédé de la même manière que vous, pour que les discriminations faites aux femmes soient prises en compte. Mais leur cri ne semble pas être allé loin. Que comptez-vous faire si vous n’êtes pas entendu ?

Je salue ce genre d’initiatives qui devraient se multiplier car ce sont des méthodes qui encouragent le débat démocratique et évitent que d’autres méthodes moins démocratiques voient le jour. Je regrette que “les crieuses” n’aient pas été entendues. Si nous, nous ne sommes pas entendus, nous n’allons pas nous arrêter là, nous allons aller jusqu’à proposer un artiste comme candidat à l’élection présidentielle.

Avez-vous des ambitions politiques ?

Si essayer d’apporter des réponses aux questions qui se posent à nous tous c’est avoir des ambitions politiques, oui. Mais pour rien au monde je n’abandonnerai le cinéma. Entre être un président africain et un cinéaste de renommé mondiale, mon choix est vite fait. Mais je n’aurai des ambitions politiques que si je peux exercer dans mon pays le métier qui me passionne. Et j’invite tous ceux qui sont dans le même cas à faire de même.

Vous parlez d’une République culturelle dans un pays où le taux de chômage des jeunes est sans cesse grandissant. Que leur proposez-vous?

Où allez-vous employer tous ces jeunes que nous voyons dans nos villes? Dans les mines de fer? Dans les plantations? Ils font déjà ce qu’ils veulent faire. Moi je les vois tous les jours ils veulent faire du cinéma, de la musique, de la mode, de la décoration, des graphismes, de la photo, Internet, la 3D etc. Quand j’ai initié le film sur Samuel Eto’o c’était pour ouvrir une voie professionnelle pour tous nos jeunes sur le marché mondial. Le film coûtait 6 millions d’euros et devait en rapporter 17 millions. En plus c’était un produit qui allait ouvrir tous ces jeunes camerounais au marché de la prestation de service mondiale très porteur. Quand vous voyez le graphisme du lion sur maillot des Lions Indomptables, c’est un jeune graphiste allemand qui l’a fait pour Puma pourtant ce n’est pas la créativité qui manque au Cameroun. C’est là que se trouvent les emplois de demain et nous voulons que notre pays s’inscrive dans cette économie mondiale immatérielle et ne se contente plus de l’économie des matières premières.

Doit-on comprendre qu’on ne peut plus envisager le développement du Cameroun sans s’investir dans l’économie immatérielle ?

C’est une économie qui va plus vite grâce à la technologie et qui est mondialisée car elle n’est pas soumise aux contraintes physiques de l’économie matérielle. Une musique, une photo, un dessin se transporte plus rapidement aujourd’hui qu’un régime de plantain car elle passe par Internet et son achat par carte bancaire ou PayPal à l’autre bout du monde est instantanée. Quelqu’un disait qu’on est tous égaux devant Internet.

En parlant d’économie immatérielle, vous dites « nous avons voulu faire de l’arrivée du Camerounais dans la scène internationale, un évènement ». Que sous-entend ce propos ?

Nous brillons par notre absence dans l’économie mondiale. L’entrée d’un pays comme le Cameroun avec son offre unique et originale mérite une mise en scène « marketing » un peu comme quand Apple lance son iPad.

Le 10ème point du ‘Pacte Culturel’ parle d’ouvrir une maison des talents de l’étranger, vous pensez à quoi exactement ?

En effet il est urgent, à défaut de faire revenir les talents et compétences qui ont été obligés de s’exiler à l’étranger, de créer une plateforme leur permettant d’apporter à leur pays leur savoir faire. Je voyage beaucoup à l’étranger et je rencontre beaucoup de camerounais, il ne demande qu’une chose; apporter à leur pays tout ce qu’ils ont accumulé comme expérience, nous devons les aider, c’est l’objectif de La maison des talents de l’étranger. La maison des talents de l’étranger est un centre d’accueil et d’information. Il y a d’une part l’offre des talents et de l’autre des besoins au sein des institutions, des entreprises, des communautés et des personnes. Elle fait de la mise en relation. Il s’agit aussi se soutenir et d’accompagner les talents dans leur volonté d’apporter leur savoir faire au pays.

Vos collègues sont-ils au courant de cette initiative?

Cette initiative naît des discussions que j’ai eues depuis plusieurs mois avec des amis et collègues du milieu de la culture ou proche. Le secteur est dans une déprime sans précédent et il n’y a pas de perspectives. Il n’y a qu’à voir tous ces artistes camerounais qui doivent aller vivre à n’importe quel prix en occident tout en sachant que leur public est avant tout camerounais. L’occident est devenu la seule protection de l’artiste abandonné à lui même sans politique culturelle dans son pays, donc sans statut; pourtant Dieu seul sait combien de fois ces mêmes artistes nous ont permis de rêver et d’espérer grâce à leur créativité. Dans notre domaine du cinéma, le sinistre est encore plus grave. Pas de salles, pas de subventions, pas de production télé, pas de lutte contre la piraterie. C’est soit l’exil soit un chômage déguisé. Vous comprenez que nous disposons d’assez de temps pour nous occuper de nous mêmes. J’ai présenté à des amis le projet de création d’une organisation, ils m’ont tous encouragé.

On n’a pas été habitué à vous voir très souvent au pays. Mais là vous êtes à la tête d’une association ambitieuse, pensez-vous vous installer définitivement au bercail ?

J’aimerais bénéficier dans mon domaine du même statut que les footballeurs. Pouvoir à la fois défendre les couleurs nationales et aller à la conquête du monde où se jouent les grands matches du cinéma mondial. C’est aussi le rôle de la Talent Coalition. Le Cameroun et l’Afrique sont les sujets que j’adore traiter. Je fais du cinéma parce que je rêve qu’un jour mon pays devienne un pays de rêve. Ce pays m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui, il y a un temps pour apprendre, un temps pour pratiquer ce qu’on a appris et un pour la transmission. Même si je continue à produire, je crois que je dois désormais transmettre et participer grâce à tout ce que j’ai appris au développement de mon pays. Je viens de signer une convention avec l’Université de Yaoundé I pour y développer le cinéma au sein d’une espèce de laboratoire de recherche.

Il y a un moment on vous annonçait en tournage d’un film sur Eto’o Fils, qu’est-ce qui a fait échouer le projet ?

La Talent coalition naît des mêmes idées qui m’ont poussé à imaginer un film sur Eto’o comme je l’ai dit tout à l’heure. Avec ce projet j’ai pu faire un constat amer : même Eto’o ne nous appartient plus, c’est le prix de la fuite des talents et génies de notre pays. Eto’o mérite mieux mais sa limite est la limite de son manager. Mais entre temps, j’ai fait un film sur la beauté du Cameroun ‘A continent called Cameroon’, j’ai fait un film à partir d’archives ‘Les pieds nickelés à l’Elysée’, j’ai écris un livre disponible au Cameroun ‘Africa for the future’, j’ai fait une installation vidéo au Quai Branly ‘Une Africaine dans l’espace’.

Justement, comment fait un cinéphile camerounais pour se procurer un de vos films ?

Chez les pirates, non? Les centres culturels français ont tous mes films, des centaines d’universités américaines ont tous mes films. Nous avons un Centre culturel camerounais non? Nous avons une télévision nationale non? C’est déjà assez d’être auteur-producteur-réalisateur-distributeur non? Que chacun fasse son travail! Alors que je devrais me concentrer sur un seul de ces métiers comme ça se fait normalement et permettre aux autres camerounais de travailler.

Jean-Pierre Bekolo est-il sur un projet cinématographique ?

Toujours!

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